Les éditoriaux du mois

JUIN 2022

L’éditorial du mois :« Paradoxes du commun »

Par Marie-Claude BERGOUIGNAN, Professeur à l’Université de Bordeaux, Décembre 2021

Le commun qualifie ce qui est le fait de deux ou plusieurs personnes ou choses, ce qui est partagé avec d’autres. Une « communauté » au sens large désigne le rassemblement plutôt stable – ou tout au moins recherchant la stabilité – de membres unis par l’histoire et/ou une culture, par l’intérêt, par un pacte de citoyenneté et/ou un projet. Ainsi, l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 énonce que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune». Dans une société où, désormais, « les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit », l’utilité commune indique la volonté d’abolir les privilèges de naissance, mais exprime aussi les orientations citoyennes quant à la définition de l’intérêt
général.
Aujourd’hui,on répète à l’envi que les classes sociales, qui ont représenté l’élément-clé de structuration sociale font partie du passé, à tel point que le mot lui-même a presque disparu du
vocabulaire courant. Notamment, depuis son arrivée au pouvoir en 1981, le Parti socialiste a renoncé à évoquer le concept de lutte des classes, le consensus néolibéral en évacuant la réalité.
Au-delà, la classe sociale serait relayée par les clivages et discriminations de genre, de couleur de la peau ou d’orientation sexuelle, qui monopolisent depuis quelques années l’essentiel de
notre attention1. Le présent texte vise à interroger la portée et les apories sous-jacentes d’un débat public réduit à ces nouvelles dimensions.

Renouveler l’analyse des classes ?
Pour sortir du dilemme ‘Karl Marx contre Max Weber’, compte tenu de la répugnance des individus à se situer dans une classe sociale, on peut tenter de mettre en lumière de manière pragmatique la dynamique de recomposition des structures de classe. Les catégories sociales peuvent être déterminées2 en croisant un ensemble d’indicateurs, plus ou moins faciles à
documenter : le salaire, le revenu disponible, la consommation, le patrimoine, les pratiques culturelles, le diplôme, le réseau relationnel etc.
Cette approche permet de dévoiler les carences de la représentation consensuelle d’une France composée d’une grande classe moyenne (« deux Français sur trois »), dominée par une petite élite politico-économique et en-dessous desquelles subsisterait une vaste marge « d’exclus ». En réalité, il n’existe pas de définition officielle de la classe moyenne, parfois ciblée par « la population française située entre les 30% les plus pauvres et les 20% les plus riches, soit un ensemble qui représente 50% de la population »3. Cette méthodologie reste lacunaire, bien qu’une partition en six classes permette de distinguer : les catégories pauvres, les catégories modestes, les classes moyennes inférieures, les classes moyennes supérieures, les catégories aisées, les hauts revenus. Ce qui indique en réalité qu’il y a plusieurs « classes moyennes ».
Au-delà de ces clivages, on a assisté dans le long terme à la reconstruction des frontières entre cadres et ouvriers, frontières que certains avaient supposées abolies. D’une part, en dépit de la
réduction statique de l’écart des salaires de la période dite des Trente glorieuses, sa dynamique a bondi dès le ralentissement de la croissance. Du coup, le temps de rattrapage théorique entre
salaire ouvrier et salaire des cadres qui aurait pu s’envisager en une génération, en supposerait 6 au rythme actuel… En termes de revenu disponible, alors que les années de prospérité avaient
donné lieu au rapprochement des catégories extrêmes de la répartition, depuis lors en termes relatifs, c’est la quasi-stagnation.
L’effritement de la société salariale a remis en cause les acquis et les régulations du modèle social. Il n’a pas pour autant aboli les identités de classe, temporelle et culturelle5. En termes d’homogamie, la tendance à choisir son conjoint dans un espace sociologiquement proche perdure largement, la stabilité étant observée plus que l’hybridation. Les couples d’ouvriers ou d’employés ont vu s’évaporer leurs espoirs d’ascension, sauf à percevoir un héritage ou un legs. Derrière la possession ou non d’épargne et de patrimoine s’opposent ceux qui ont accès ou non
aux vacances, aux loisirs en tous genres, au temps rendu disponible par l’appropriation du travail d’autrui, notamment par la domesticité, à la maîtrise du temps long par l’accumulation
patrimoniale. L’inégalité des chances selon l’origine sociale devant l’école est patente : elle conditionne lourdement le destin dans l’institution scolaire et au-delà dans l’emploi. En ces
termes, le fait que les dés soient pipés à la naissance, phénomène central hormis pour ceux qui en nombre restreint s’en libèrent, conforte l’imperméabilité des classes sociales. En définitive, quel que soit le nom qu’on leur donne, les classes perdurent en termes d’intérêts divergents lisibles dans les tensions voire les conflits qu’ils génèrent. […]

Le texte complet est téléchargeable :

Paradoxes du commun- Marie-Claude Bergouignan

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MAI 2022

L’éditorial du mois : « En quoi le syndicalisme est-il essentiel à la démocratie ? »

Maryse Dumas, ancienne secrétaire confédérale de la CGT (1995-2009), Journal L’Humanité du 26 Avril 2022.

Le syndicalisme permet par l’action collective de faire reculer le pouvoir unilatéral des employeurs et parfois même l’État.

La démocratie ne peut se résumer à mettre périodiquement un bulletin dans l’urne. Elle doit surtout permettre au plus grand nombre, de toutes catégories sociales, de peser sur toutes les décisions et lieux de pouvoir. C’est l’une des missions et non des moindres du syndicalisme.

Par nature, il intervient directement au cœur du système d’exploitation, là où se noue la contradiction fondamentale d’intérêts entre capital et travail qui se répercute sur toute la société. Par son implantation et sa pratique, il permet à celles et ceux que la société brime de trouver un chemin pour s’exprimer, se faire entendre et respecter. Par l’action collective, il fait reculer le pouvoir unilatéral des employeurs, voire du pouvoir politique.

Il fait entendre les réalités sociales et parvient souvent à les modifier. Ses valeurs intrinsèques sont à l’opposé du libéralisme. À la destruction des collectifs de travail et aux mises en concurrence des salariés entre eux, il oppose, en actes, la recherche de solidarités d’intérêts et de luttes. À l’obligation d’adhérer aux objectifs stratégiques de l’entreprise pour la rentabilité du capital, il oppose la valorisation du travail et l’objectif de sa transformation pour lui donner un sens d’utilité sociale au service du bien commun. Affaibli, il a du mal aujourd’hui à déployer toutes ses potentialités, et cela participe de la crise démocratique profonde que traverse notre pays.

Sur les trente dernières années, la courbe est presque parallèle entre, d’un côté, l’affaiblissement syndical, notamment là où est son essence, c’est-à-dire sur les lieux de travail, et, de l’autre, l’accentuation des phénomènes de ressentiment et de violence tous azimuts, exacerbés par les impasses auxquelles ils conduisent. Quand on se sent isolé, impuissant à changer sa situation, quand on n’est ni respecté ni entendu, on devient une proie facile pour toutes les formes de rejet de l’autre dont l’extrême droite fait son fonds de commerce.

« L’action syndicale reste un puissant levier d’émancipation collective et d’affirmation de soi. » 

C’est en se ressourçant sur ses spécificités que le syndicalisme pourra le mieux se mettre à la hauteur des défis du moment. Comme le démontrent nombre de luttes récentes, l’action syndicale reste un puissant levier d’émancipation collective et d’affirmation de soi. La déployer au maximum, notamment dans les catégories les plus malmenées par le libéralisme, est un objectif majeur. Offrir à chacune et à chacun la possibilité de s’exprimer, de débattre, de se confronter avec d’autres avant de décider collectivement est la condition d’une inversion des rapports de forces à tous les niveaux.

Rien ne peut remplacer l’expérience de la construction de luttes collectives par les salariés eux-mêmes sur leurs lieux de travail, pour faire évoluer leurs conditions de travail et d’existence. C’est le point de départ, incontournable, pour vivifier des luttes d’ensemble aux objectifs plus vastes. C’est une condition essentielle de démocratie.

MARS 2022

L’éditorial du mois : « La paix comme projet politique pour les peuples »,

Publié le Vendredi 25 Février 2022 dans l’Humanité Magazine par Fabien Gay

Fabien originaire de Gironde, est actuellement le nouveau Directeur du journal l’Humanité, et sénateur.

Après plusieurs semaines de tensions, ce que nous redoutions est arrivé. L’armée russe est entrée en territoire ukrainien sous des raisons fallacieuses et illégitimes. Les armes ont donc parlé et, avec elles, la guerre. La guerre qui détruit les vies et ouvre des plaies qui ne se referment jamais. La guerre est là, en Europe, près de chez nous, encore plus présente et visible dans notre société de l’information en continu. On peut évidemment déplorer une escalade progressive des tensions, trouver une filiation historique à un ensemble de promesses non tenues et des accords de Minsk non appliqués, qui ont alimenté rancœurs, méfiances, haines et coups de force.

Néanmoins, Vladimir Poutine et son gouvernement sont les uniques responsables car ils ont décidé de porter leur pays dans une œuvre criminelle et destructrice. C’est le peuple ukrainien qui va en payer le plus lourd tribut dans l’immédiat. D’ailleurs, l’Ukraine se relèvera-t-elle de ces dépeçages territoriaux successifs et de cette agression insupportable et dangereuse qui fait peser de graves menaces sur toute une région ?

Cette invasion est le symptôme de notre monde : celui d’un désordre international violent et destructeur. Dans un capitalisme débridé et de concurrence sauvage, c’est l’issue belliqueuse et nationaliste qui prévaut sur tout. C’est d’ailleurs tout l’argumentaire cynique du dirigeant russe.

L’ONU devait se réunir jeudi soir, mais le G7 et l’Otan, organisation belliciste et obsolète, avaient déjà pris un train de sanctions contre Moscou, pourtant inefficaces depuis 2014. Pire, elles renforcent l’ultranationalisme de Poutine. Dans l’immédiat, c’est l’urgence humanitaire qui doit prévaloir. À ces milliers, peut-être ces millions d’Ukrainiens et d’Ukrainiennes qui fuiront les bombardements, nous devons assistance. C’est là la première action européenne à porter.

Il faut ensuite retrouver immédiatement les voies du cessez-le-feu et du dialogue. La France doit porter cela au sein de l’ONU, en mettant tous les acteurs autour de la table. Un mouvement populaire doit se lever pour refuser la guerre totale et imposer la paix. Non pas comme un simple mot, mais comme un projet politique qui demande des efforts considérables de toutes parts pour en créer, par l’action politique et diplomatique, les conditions réelles. C’est à ce prix que nous arrêterons au plus vite cette guerre.

JANVIER 2022

 » Tapie, une aventure française… », Chroniques du Grand Arrière (2) évoquée sur la clé des Ondes, lors de l’émission animée par Jean-Pierre LEFEVRE.

Par Jean-Michel DEVESA, écrivain, Chroniqueur, Professeur de Lettres,

Les morts, je les respecte. Et les vivants aussi, même quand ils sont des adversaires. Évidemment, il s’en trouve, des vivants, que j’aime plus que d’autres et il en est que j’abhorre en raison de leurs responsabilités ou de leur complicité dans l’exploitation de leurs contemporains et la dévastation de la planète. C’est humain, et je travaille beaucoup pour le devenir, humain, c’est-à-dire pour réduire le plus possible ce qui chez moi peut participer, malgré moi, de la reproduction des rapports de domination qui divisent les individus et en asservissent l’immense majorité. Mais les morts, je vous assure, je les respecte vraiment tous, même ceux qui, de leur vivant, ont été du camp des oppresseurs.

Cependant le trépas n’excuse rien ni ne sanctifie, enfin, selon moi, aussi s’incliner devant la mort n’a-t-il pas pour corollaire d’oublier les actes posés et les discours tenus par celles et ceux qui ne sont plus, notamment quand il s’agit de vilenies. Je crois simplement que se réjouir de la mort quand bien même serait-ce celle d’un odieux personnage n’est pas signe de beaucoup d’humanité.

Voilà pourquoi le décès de Bernard Tapie ne m’a pas rendu joyeux. En revanche, les louanges que lui ont décernées la presse et une grande partie de la classe politique m’ont horripilé, à commencer par la une de l’hebdomadaire Le Point titrant sans vergogne « Une aventure française, Bernard Tapie, 1943-2021 ».

M’a consterné le parfum nationaliste de la formule : d’abord, parce qu’à bien des égards il est désolant de constater que par exemple dans la sphère sportive, entendons dans la sphère du sport spectaculaire et commercial, celui où quelques « héros » du stade sont élevés au rang d’icônes et rétribués selon des montants que je peine à me représenter, l’amour du maillot est équivalent dans l’ordre du symbolique et du politique à celui du drapeau, cette passion française ou pas n’est pas de celles qui m’enthousiasment, au contraire, en gauchissant la pensée de Spinoza je la perçois comme une passion triste ; ensuite, parce que l’expression du Point relève non pas simplement d’une réécriture de l’histoire mais de son escamotage, occultant la réalité des pratiques littéralement antisociales du « chevalier d’industrie » Bernard Tapie, en l’occurrence un repreneur sans état d’âme comme toutes celles et tous ceux qui consentent à exercer cette fonction, je n’ose dire ce métier…

Vous avez compris que mon chagrin et ma compassion, à vrai dire : mon chagrin et ma solidarité, ne vont pas à Bernard Tapie mais aux ouvrières et aux ouvriers qu’il a licenciés. Ces travailleurs je les salue, les vivants et les morts, et les applaudis, et les congratule, en paraphrasant les mots clamés par Léo Ferré, ce libertaire qui dans sa chanson « Le Conditionnel de variétés » appelait à « acheter » et à « lire » La Cause du peuple, le journal de la Gauche prolétarienne, après son interdiction. Aussi, à vous qui vous en souvenez de ce chant et du combat mené par et autour de La Cause du peuple que je confonds fraternellement avec les autres courants de l’extrême-gauche, à commencer par les camarades du Service d’ordre de la Ligue Communiste dirigé par Michel Recanati et tous les « althussériens » encartés ou non au Parti communiste français ; et à vous qui les ignorez, cette chansonnette et ces batailles, en ces termes je m’adresse :

Je ne suis qu’un écrivain de Variétés et ne peux rien dire qui ne puisse être dit « de variétés » car on pourrait me reprocher de parler de choses qui ne me regardent pas.Comme si je vous disais qu’un Premier Ministre Britannique ou bien papou ou bien d’ailleurs pouvait être déclaré incompétent

Comme si je vous disais qu’un ministre de l’Intérieur d’une République lointaine ou plus présente pouvait être une canaille

Comme si je vous disais que les cadences chez Renault sont exténuantes

Comme si je vous disais que les cadences exténuent les ouvriers jamais les Présidents
Comme si je vous disais que l’humiliation devrait pourtant s’arrêter devant ces femmes des industries chimiques avec leurs doigts bouffés aux acides et leurs poumons en rade

Comme si je vous disais qu’à Tourcoing et plus généralement dans le textile en ce moment ça licencie facile

Comme si je vous disais de fermer vos télévisions ordinateurs et smartphones pour n’écouter que la radio La Clé des ondes,

Comme si je vous disais qu’un intellectuel peut descendre dans la rue et vendre le journal

Ainsi que l’ont notamment fait Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre et François Truffaut

Comme si je vous disais que ce journal est un journal qu’on aurait pu interdire

Comme si je vous disais que le pays qui s’en prend à la liberté de la presse est un pays au bord du gouffre

Comme si je vous disais que ce journal qui aurait pu être interdit par ce pays au bord du gouffre pourrait peut-être s’appeler la Cause du Peuple

Comme si je vous disais que le gouvernement intéressé par ce genre de presse d’opposition pourrait sans doute s’imaginer qu’il n’y a ni cause ni peuple

Comme si je vous disais que dans le cas bien improbable où l’on interdirait le journal la Cause du Peuple il faudrait l’acheter et le lire

Comme si je vous disais qu’il faudrait alors en parler à vos amis

Comme si je vous disais que les amis de vos amis peuvent faire des millions d’amis

Comme si je vous disais d’aller faire tous ensemble la révolution

Comme si je vous disais que la révolution c’est peut-être une variété de la politique

Et je ne vous dis rien qui ne puisse être dit de « variétés » moi qui ne suis qu’un écrivain de Variétés…

(les passages en italique reprennent à la lettre le texte de la chanson de Léo Ferré).

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OCTOBRE/NOVEMBRE 2021

 » Il n’y a plus d’espace critique ! «   

Par Line GILLON, syndicaliste CGT, Membre du CESER de la Région Nouvelle Aquitaine

« Le temps est venu d’un partage collectif des résonances de ces deux années. La transmission de notre perception de l’état de la société serait insuffisante si elle ne provoquait pas débats et controverses. »   mots extraits d’un précédent éditorial, A Jeannel

Oui ! et Il y a même urgence à favoriser le débat contradictoire, à aborder la situation présente avec suffisamment de discernement au lieu et place du seul discours dominant qui produit simultanément, sur un registre binaire simpliste, « la Vérité » du discours officiel et dans le même temps la contre-vérité (associée à ignorance, mensonge, complot ..) de tout ce qui vient la contredire.

Le mouvement de protestation est d’emblée discrédité, par une certaine forme d’inclusion dans le discours officiel et/ou le discours relayé par les grandes chaines médiatiques.

Il n’y a plus d’espace critique !

Danger absolu. Si le modèle politique est de forme et d’apparence démocratique, son fonctionnement s’en éloigne de plus en plus. 

S’il y a mensonges, d’où viennent-ils, qui servent-ils ?

S’il y a complot, quels en sont les enjeux et les instigateurs ?

Si le peuple est ignorant, c’est qu’on s’applique à le priver d’informations, à l’enfermer dans une peur vitale (la maladie et la mort) anesthésiante, aliénante.

Toute « ignorante » qu’elle puisse être, néanmoins, une frange de la population perçoit à la fois la gravité et la complexité de la situation en même temps que l’irresponsabilité collective et la supercherie de l’utilisation faite de ce problème sanitaire par le pouvoir en place. Camouflage de la crise structurelle pré existante et renforcement de la dictature du capital.

Non il y a mensonge – officiel –  au moins sur deux  points

–       nous ne sommes pas en guerre,

–       l’économie n’a pas été sacrifiée pour notre santé

Mais d’abord que savons-nous de ce virus ?

A travers quelques-unes des dispositions successives produites dans le cadre de l’État d’Urgence, on peut le profiler ainsi :

Le Covid est un être particulier !  Un patachon !!  Un joyeux luron !

Pour lui pas de formule « métro – boulot – (conso) – dodo »

Non.

C’est un festif, un noctambule qui accapare les terrasses et les salles de restaurant (sauf restaurant d’entreprise…), squatte le moindre bistrot, s’éclate dans les festivals.

A noter il serait vraisemblablement athée.

Épris d’art, il occupe  la moindre salle d’expo, ne devrait-il y avoir qu’un ou deux visiteurs pour la voir.

Théâtre, concert, ciné ! … c’est un être de culture. IL se propage et mute joyeusement dans toutes les salles petites ou grandes, France entière, variablement hors de nos frontières.

Les librairies en sont maintenant libérées ? Sans doute du fait qu’il a adopté la bibliothèque… 

De même pour les équipements sportifs.

Ouf ! Il semblerait que les espaces extérieurs lui conviennent moins que l’été précédent où il était dangereux de poser sa serviette sur une plage et de se promener en pleine nature.

Pourvu que ça dure, d’autant qu’il faut déjà s’y rendre et là, pour son confort, le virus a confisqué les transports en commun grandes lignes …

Nous reste les transports urbains que manifestement, depuis le début, snobisme ?,  il néglige (aurait-il un chauffeur en ville ?) et le TER (je n’ai pas encore cherché comment je peux arriver à Paris en enchainant des TER, mais pourquoi pas… je n’ai rien contre la lenteur, bien au contraire) ;

Patachon n’a rien à voir avec Pantoufle,

Si le Covid est patachon, alors sans PASSE,  restez dans vos pantoufles.

Certes le ton est peut être léger pour un sujet grave, qu’il convient sans doute de ne pas mépriser dans aucun de ses aspects.

Justement, quel est le problème sanitaire réel auquel nous sommes mondialement confrontés : le comprendre pour savoir y faire face  en terme de politique de santé publique !

Quelles sources fiables d’information ? quelles analyses contradictoires des éléments factuels, à ce stade de la recherche et au terme de plus de deux années d’expérience à grandeur mondiale, quels éléments de connaissance sont consolidés, quelles hypothèses encore à vérifier …

Délai d’incubation, Période et mode de contamination, symptômes et dangerosité…

Létalité réelle (s’agissant des suites de vaccin, on évoque l’assimilation abusive lien de concordance et causalité, ce travers peut aussi agir dans les déclarations de décès Covid)

Quels sont – monde entier – les décès imputables au Covid, quel profil de patient est le plus fragile… combien de passage en réanimation soldés par décès ou séquelles graves …

Actuellement quelles équipes de recherche sont impliquées et avec quel objet précis ?

Quelles données éventuellement disponibles, éventuellement controversées, quelle communication abordable (ce qui ne veut pas dire simpliste et caricaturale), intelligible.

Le commun des mortels « citoyen » n’est pas à priori un imbécile, mais il peut aisément y être réduit !

« Non, non non …. Nous on veut continuer à danser… » et à penser encore !

Ni lobotomisés, ni robotisés.

Il n’y a d’intelligence qu’humaine, mais encore faut-il lui permettre de s’exprimer.

Sortir de la pensée binaire, Réintroduire une approche de la complexité.

La pensée dialectique et philosophique initiée par Marx devrait y contribuer…

Line GILLON, Septembre 2021

SEPTEMBRE/OCTOBRE

« Pandémie entre urgence sanitaire et reconfiguration du travail: Où en sommes-nous ? » Par le Professeur Alain Jeannel mai 2021

Pandémie entre urgence sanitaire_AlainJeannel

« Non vraiment je reviens aux sentiments premiers
l’infaillible façon de tuer un homme
C’est de le payer pour être chômeur
Et puis c’est gai dans une ville, ça fait des morts qui marchent. »

Felix Leclerc,  Les cent mille façons de tuer un homme ? Crise d’octobre 1970 au Québec

Nous aurons tous et toutes en mémoire le vécu de ces années 2020- 2021 marqué par le risque d’être une victime de l’épidémie venue de Chine et par « l’état d’urgence sanitaire »  que décréta le Président de la République Française, décret du 17 octobre 2020 suivi de la loi du 14 novembre 2020 autorisant  la prorogation de l’état d’urgence sanitaire.

Le temps est venu d’un partage collectif des résonances de ces deux années. La transmission de notre perception de l’état de la société serait insuffisante si elle ne provoquait pas débats et controverses.

Des thèmes sont apparus comme utiles à la poursuite du partage d’une vie collective qui est le propre de la démocratie :

– La fragmentation effective de la population française en catégories.

– L’individualisation des intérêts privés par médias interposés suite à la fragmentation de la population

–  La perte du sens de la collectivité et de la valeur travail.

– La valeur de la qualification comme droit au travail.

– La dynamisation de la production avec la technologie: la question de la valeur du travail.

– La proposition des acteurs de terrain de l’éducation et les orientations institutionnelles.

– L’éducation et le droit à « la qualification du travail », bases de la démocratie.

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La fragmentation effective de la population française en catégories.

Ce qui surprend en ce début d ‘année 2021, c’est la fragmentation de la population au nom de la sécurité sanitaire.

Il y a les commerçants qui ont des magasins  essentiels et ceux dont le commerce ne serait pas essentiel.

Il y a les jeunes qui perturbent la vie des adultes. Mais à bien regarder les images qui en montrent des regroupements conviviaux et festifs, ces jeunes font partie de la population de 25 à 35 ans qui débutent dans la vie active et créent des espaces de parentèles avec enfants : ils tentent de rendre joyeux un présent aux lendemains incertains et ils deviennent la cible du gouvernement et d’une partie de la population.

Il y a des tranches d’âge qui ont droit à des traitements médicaux sans attendre et ceux dont les traitements sont reportés.

Il y a les étudiants interdits des espaces universitaires dans la grande précarité économique mais aussi dans la grande inquiétude quand  leur formation n’a plus de repères à la différence des étudiants des grandes écoles.

Il y a dans les administrations de l’Etat un personnel qualifié par la reconnaissance de leur formation et les contractuels pour qui cette formation n’est pas exigée.

Il y a les ainés dans les EPHAD et le personnel soignant.

Il y a ceux qu’on applaudit et ceux que l’on subventionne.

 Et ainsi de suite. ….des réactions s’enchainent :

Ces jeunes qui participent à des regroupements sont présentés comme des dangers pour leurs ainés. Ils focalisent sur eux un certain nombre de critiques émanant aussi bien de leurs pairs que de leurs ainés.

Tel professionnel qui dans le contexte local transgresse une règle qu’il trouve injustifiée devient  de ce fait un opposant à ses confrères qui eux suivent les instructions.

La société est divisée en autant de catégories définies par le pouvoir comme des faits irréfutables donnant des droits et des servitudes : le droit à obtenir les subsides de la survie et le devoir de respecter toute une réglementation qui peu à peu s’inscrit dans la loi.

Ces règles sont décidées dans le secret du cabinet présidentiel, elles sont une réponse à la pandémie qui impose un état d’urgence décrété par le Président de la République et elles risquent de perdurer au delà de la crise par des décisions parlementaires.

Une contradiction apparaît, elle oppose l’aspect théorique de l’égalité des droits de l’Homme et du citoyen à la validité pratique de droits et devoirs  que le gouvernement attribue aux citoyens suivant leurs caractéristiques personnelle, sociale et professionnelle.

En l’absence de tout débat sur leur  bien fondé, ces mesures gouvernementales présentées comme transitoires risquent de s’inscrire durablement dans les mentalités et dans la production.

Ces prises de position, qui soutiennent telle catégorie professionnelle sans prise en compte de la collectivité, nient que l’ensemble des activités fait le ciment d’une société. Elles créent aussi une division de la société en catégories concurrentes suivant leurs droits et leurs obligations.

Cela n’annonce-t-il pas des affrontements au sein même de groupes sociaux dont les intérêts convergent et que les groupes d’influence transforment en adversaires ?

La discrimination générale en groupes différenciés auxquels une décision gouvernementale attribue d’autorité  des droits ou des contraintes, est inscrite dans l’Histoire comme annonce soit d’un régime totalitaire qui s’appuie sur la division de la population, soit de guerres civiles entre fractions de la population.

L’individualisation des intérêts privés par médias interposés

suite à la  fragmentation de la population.

Les médias se font l’écho de cet éclatement de la société en un grand nombre de groupes d’intérêt allant de la  Société anonyme à la grande pauvreté. Eux-mêmes vivent l’éclatement de l’information par des horaires imposés par une succession d’informations brèves l’une chassant l’autre dans l’urgence de la dernière minute et le plus souvent sous contrôle et injonction.

Cet émiettement des informations alimente les angoisses d’une population qui est ballottée d’un côté puis d’un autre dans un spectacle médiatique qui n’a rien de culturel.

Il renforce l’atomisation  de la population en s’adressant tantôt aux uns tantôt aux autres quand les décisions gouvernementales médiatisées détaillent les propositions à l’égard de telle ou telle profession, telle ou telle catégorie.

Cette première segmentation de la société est complétée par la procédure individuelle nécessaire à appliquer pour obtenir par exemple une subvention, chaque individu  est le demandeur d’un avantage ou d’une mesure spécifique. Cette seconde segmentation oppose une procédure collective d’acquis à une performance individuelle pour obtenir un droit.

Cette double atomisation de la population en catégories et en procédures individuelles pourrait n’être qu’éphémère. Le sens du vivre ensemble, de la solidarité collective pourrait renaître une fois  écartée la peur d’une crise majeure, comme une pandémie.

Les injonctions gouvernementales seraient alors oubliées et les contraintes donneraient lieu à des débats démocratiques.

La  perte du sens de la collectivité et de la valeur travail.

Cette vision utopique se heurte aux constatations médicales portant sur les marques psychiques et psychologiques laissées par des contraintes vécues dans des situations de pression sociale, de peur et dans un contexte mortifère.

Dans le contexte de la pandémie, ces répercussions sont prises en compte dans un second temps.

Pour asseoir sa décision et l’imposer, le pouvoir politique a choisi de s’appuyer essentiellement sur 2 disciplines l’épidémiologie utilisée comme moyen d’information quotidien et la réanimation comme limite adaptative.

La psyché de chaque membre de la société devient porteuse de ces informations univoques proposées par le gouvernement et en accepte les conséquences dans un contexte de sidération proche d’un comportement de servitude volontaire.

En s’inscrivant dans les mentalités de chacun, les conséquences d’une telle politique imprègnent le sens que chacun donne à la vie collective et personnelle. 

Si le questionnement de ce temps vécu et de l’identification des parties immergées des injonctions gouvernementales réclame pause réflexive et débats contradictoires, ce questionnement ne peut attendre pour l’éducation des enfants scolarisés à 3 ans et pour les adolescents qui ressentent consciemment et inconsciemment les effets de la crise sanitaire et de la gestion gouvernementale sur eux-mêmes et sur  leur entourage.

Les psychologues et les psychiatres font progressivement part de la charge que font porter sur eux les décisions gouvernementales qui affectent profondément la vie des parents, des parentèles, des éducateurs, des enseignants soit tous ceux qui sont proches d’eux.

Quand la fragmentation de la population affecte l’enfant dés son plus jeune âge, il apparait nécessaire qu’il trouve des appuis dans sa proximité pour en assurer la résilience.

L’éducation nationale qui accueille les enfants à partir de 3 ans peut participer à cette résilience. Il faut alors qu’elle ait une certaine indépendance vis à vis des décideurs dont les injonctions paradoxales ont provoqué doute et angoisse.

Cette séquence de la vie des enfants et des adolescents renforce la nécessité de  donner un temps à l’accueil tout au long de la scolarité comme le développent les publications sur le thème de « savoir accueillir ».

La prise en compte de la fragilité psychologique, psychique et comportementale créée par la crainte d’une contamination et les normes sociales imposées par la déclaration d’un état d’urgence sanitaire ne doit pas faire ignorer les effets que cette crise sanitaire et cet état d’urgence sanitaire provoquent sur la production nationale. Ainsi, les notions d’essentiel et de non essentiel, attribué à la valeur d’un travail dans la production collective ont deux effets. Elles nient le rapport relationnel de certains commerçants avec leur clientèle et favorisent le développement des plateformes de vente en ligne qui éliminent le rapport humain commerçant client. Elles créent une dissymétrie entre la production de la petite et moyenne entreprise et les groupes financiers internationaux gestionnaires de sous-traitance. Elles privilégient une production dépendante d’une technologie, le numérique et l’informatique, au dépends des rapports sociaux.

De même Les critères d’attribution de droits et de devoirs des sociétés anonymes ou des personnes physiques instaurent des modes de production dans les deux cas qui sont basés sur des démarches individuelles tributaires de la décision du pouvoir politique.

Dans les deux situations, la valeur du travail de la personne dans la production dépend de l’appréciation d’une décision gouvernementale et non de la qualification dont il est détenteur.

La valeur de la qualification comme droit au travail.

Le retrait du droit d’exercer une activité à quiconque par décision même rationnalisée du gouvernement revient à nier toute vie sociale au citoyen. Une contradiction existe entre le droit de participer à la production collective et son retrait par décision gouvernementale parce qu’elle considère qu’un citoyen n’est pas un acteur « essentiel » de la production collective.

Par ailleurs, quand pour compenser cette exclusion de la vie collective, le gouvernement propose d’avoir des « aides directes ou indirectes » prises sur les ressources de la collectivité par une demande individuelle, il substitue une attribution personnalisée à l’action collective de solidarité.

La question est bien celle que chacun soit reconnu comme un participant à part entière de la vie collective. Elle est que chaque citoyen ne soit pas dépendant d’une allocation qui le désolidarise du mode de production, elle est qu’il ne soit pas celui qui est à la disposition de celui qui le paie à ne rien faire pour être disponible pour toute éventualité. Un cinéaste documentaliste résumait l’enjeu de cette situation en citant un propriétaire viticole qui proposait un traitement social de ses employés correspondant à des vacuités saisonnières : «  vous savez, je les loge, ils sont disponibles…il y a toujours un grenier à balayer… »

Quelle valeur dans la production était attribuée à la qualification professionnelle de ces vignerons ?

Une contradiction existe entre la reconnaissance que la collectivité attribue à chaque citoyen qui participe à l’appareil de production et l’attribution par un gouvernement ou par un employeur d’une aide pour qu’il cesse de participer à la production.

La substitution de la valeur du travail reconnue par la société par une attribution financière de survie pour cesser d’être cette valeur, a pour conséquence d’amener celui dont le travail a perdu toute valeur à se retirer dans son monde privé comme le décrivait en 1990 Olivier Schwartz dans Le monde privée des ouvriers, Hommes et Femmes du nord (PUF 1990).

L’aide apportée est le résultat d’une contractualisation entre un individu et une institution que mettent en évidence les démarches individuelles nécessaires à l’accès aux « aides directes ou indirectes » de l’Etat. Par cette décision, l’Etat d’urgence met en place un clivage entre la valeur du travail reconnue comme qualification donnant un droit et  le contrat de travail défini par un employeur, personne morale ou personne physique, avec un employé. Dans les services et les agences de l’Etat, le recrutement de contractuels pour suppléer la faiblesse des recrutements basés sur la qualification en est un exemple que la situation d’urgence sanitaire a permis de développer.

Dans ce cadre, la valeur du travail défini comme qualifié par les organismes représentant le corps social concerné est à distinguer d’une compétence simplement reconnue par un employeur, personne physique ou morale, qui définit un contrat de travail. D’un côté, la qualification, soit la valeur reconnue du travail, donne un droit au travail, dans l’autre la compétence utile à l’employeur soumet  la valeur travail non à la qualification mais à une adaptation à une demande sous la forme d’un contrat. Le choix d’une politique contractuelle s’oppose à celle qui considère la valeur de la qualification comme droit au travail.

Deux modèles de la conception de la valeur attribuée au travail dans la production, intellectuelle ou matérielle, existent.

Dans l’un, la qualification acquise avec les acteurs de la profession reconnaît que la valeur du travail est un droit au travail, elle est la reconnaissance du droit au travail relevant de la qualification concernée.

Dans l’autre, le contrat institue cette valeur non en fonction d’une qualification mais de compétences attendues par l’employeur, elle dépend de la décision de l’employeur.

Une politique, qui préconise une organisation contractuelle de la production, donne la priorité à l’employeur et à la notion de compétence propre à ses besoins.

La négation de la valeur du travail qualifié au profit d’un contrat correspondant aux compétences attendues par l’employeur ne risque-t-elle pas d’aboutir à la création de graves dérèglements dans la production collective?

L’Histoire nous apprend les conséquences d’une telle politique qui provoque l’abandon de qualifications qui feront par la suite défaut à la production collective.

Quand la valeur travail est obtenue par la reconnaissance de ses pairs, elle s’appuie sur une collectivité qualifiée par sa valeur dans le procès de la production collective.

Quand cette valeur est dépendante d’une personne juridique, physique ou morale, elle puise dans les termes du contrat son évaluation dépendant non de la qualification mais des compétences attendues par l’employeur.

Les choix idéologiques de l’employeur imposés dans un contrat ne risquent-t-ils pas d’agir sur la production en créant soit un état de servitude soit une dérive autoritaire qui modifie les modalités d’information et de consultation des instances représentatives des contractants  et qui met en danger la production collective ?

La collectivité qui représente la qualification est un contre pouvoir qui a son éthique et sa déontologie, elle  permet que la convention passée entre un employé et un employeur, personne physique ou morale, ne soit plus dissymétrique et que la controverse s’instaure non sur les compétences attendues mais sur l’apport des qualifications dans le procès de la production.

La dynamisation de la production avec la technologie :

la question de la valeur du travail.

Dans la confrontation entre ces deux modèles de reconnaissance de la valeur du travail, des théoriciens et des idéologues définissent des orientations qui servent à appuyer les décisions gouvernementales et excluent toute controverse et débat scientifique. Ces orientations depuis le 18ème siécle s’appuient sur l’introduction de plus en plus performante de la technologie à la base de la création par exemple de robots.

Or un robot est à la fois lui même l’objet d’une production mais aussi l’outil devenant effecteur d’une production.

En 2020-2021, le traitement de la crise par le gouvernement a accéléré un mouvement qui donne de plus en plus de place à la technologie numérique dans la production. Cette accélération se fait sous son double aspect.

Le développement de la technologie numérique dans les procédures de fabrication remplace le principe subjectif de l’activité humaine par le principe objectif d’une succession de procédures exécutées par une chaine de traitement informatique. Dans Le travail sans l’homme ? Pour une psychologie des milieux de travail et de vie (Editions, La découverte 1995), Yves Clot montre comment l’investissement subjectif qui imprègne toute forme de travail en détournant les règles formelles de la chaine de fabrication par l’informel en particulier par le langage et l’aptitude à résoudre la panne du système technologique, permet une régulation des rapports entre l’entrepreneur et les employés.

Cette subjectivité est créatrice de « la qualité au travail » possible médiation entre d’une part l’employeur et son projet d’améliorer la rentabilité de la production par des procédures technologiques et d’autre part les salariés qualifiés et leur vécu du travail : elle nécessite la reconnaissance de la nécessaire qualification du personnel dans le processus de la production. L’activité collective exprimée par les salariés qualifiés sur le processus de la production rend pérenne le fonctionnement de la chaine technologique en ayant une vue générale des procédures technologiques en cours. Elle utilise les ressources des informations recueillies sur la chaine pour permettre le meilleur rendement de la production. Ce travail collectif est le cœur de l’entreprise et non la technologie qu’il s’agisse de production matérielle ou intellectuelle. Quand la technologie supprime les liens relationnels entre la collectivité et la personne, l’individu s’isole progressivement, perd le sens de la collectivité et la reconnaissance de sa qualification : c’est le risque social et psychologique du télétravail promu par une partie des financiers, des entrepreneurs et le gouvernement.

La triangulation, valeur travail – technologie – choix entrepreneurial, ne se limite pas à la production de biens, elle concerne aussi la production intellectuelle dont l’Education Nationale est un des acteurs. Dans le cadre de l’Education Nationale, elle concerne à la fois l’organisation administrative et les pratiques scolaires.

La proposition des acteurs de terrain de l’éducation

et les orientations institutionnelles.

Le traitement gouvernemental de la crise sanitaire a accéléré le mouvement de l’emploi des technologies dans l’enseignement, il donne une priorité aux connaissances numérisées qu’il reconnaît utiles et à leur accès par l’informatique, tout en reconnaissant une place pour les échanges présentiels entre les différents acteurs.

Dans des espaces expérimentaux, enseignants, éducateurs, parents et parentèles ont étudié la place de la technologie en pédagogie et en didactique et les modes de fonctionnement nécessaires à son organisation au cours du siècle précédent.

Ils mettent en évidence la nécessité de préparer les enfants, les adolescents à comprendre la place de la technologie dans une organisation de l’enseignement et de la formation

Ce processus éducatif se fait conjointement à l’utilisation des objets produits pour et par cette technologie dans leur environnement. Parmi les pistes de travail proposées à la communauté éducative,  trois retiennent l’attention quand le problème des rapports entre la technologie numérique et l’enseignement est posé.

La technologie est outil pour la transmission des savoirs, elle n’en est qu’une partie matérielle, elle nécessite un apprentissage de l’utilisation des machines mais aussi de leur fabrication comme partie des processus de production dans la société. La place de la technologie numérique nécessite donc une réflexion d’une part sur les processus sociaux de fabrication et d’utilisation et d’autre part sur l’éthique des procédures qui en permettent la réalisation et l’utilisation. Ces deux domaines font partie de l’éducation en associant transfert de connaissances et formation citoyenne.

Quand le monde de l’éducation et de la formation évite de construire avec les générations montantes dés le plus jeune âge une réflexion collective sur une conception de la production matérielle et sociale qu’introduit la technologie, il désolidarise cette population de l’ensemble de la société dont la technologie fait partie et il ne prépare pas l’élève à être un acteur de la décision dans le triptyque, valeur travail- technologie-choix entrepreneurial.

Cette approche pédagogique et didactique de la technologie numérique est une approche du procès de sa production et de ses usages sociaux.

Une approche technicienne prend en compte les éléments nécessaires à l’utilisation des machines numériques : la dactylographie bureautique en permet l’usage en lien direct avec l’écriture et la lecture et traite des rapports entre l’agilité manuelle et le cerveau, la connectique est la compréhension des procédés techniques qui permettent la sauvegarde du fonctionnement des outils, l’arborescence est la mise à l’œuvre des algorithmes et nécessite que l’utilisateur conserve tout au long de sa consultation son objectif et en comprenne les prérequis .

Cette approche technicienne ne saurait suffire en éducation, elle est de l’ordre de l’apprentissage ; dans la production, elle correspond à une adaptation à un poste de travail.

En éducation, il est nécessaire que les apprenants conduisent collectivement des études sur la valorisation des connaissances apportées par l’usage d’une technologie, sur les usages qu’elle induit et sur les processus sociologiques et éthiques mis en œuvre par les entrepreneurs pour que cette technologie soit produite sous forme de bien.

Cette activité éducative collective envisage que l’usage d’une technologie peut être une ressource pour les pratiques pédagogiques mais non une pédagogie en soi. Elle est une première approche didactique des sciences humaines et sociales en traitant des usages et des modes de production qui lient l’entrepreneur et l’usager.

L’éducation et le droit à « la qualification  du travail », bases de la démocratie.

Quand la procédure de l’enseignement promeut le télé enseignement qui a fait ses preuves avec les cours par correspondance destinés aux enfants et aux adolescents contraints à l’isolement, elle crée une individualisation du rapport à une connaissance et isole les apprenants de leur collectivité générationnelle. Ce constat est fait pendant les périodes de confinement. Il montre la nécessité d’une réflexion sur la place de la technologie proposée par un gouvernement dans l’enseignement et l’éducation.

Dans la promotion du télé travail, la politique publique fragmente la société en catégories ayant des droits et des obligations différenciés suivant les caractéristiques des postes de travail. L’informatique sous son double aspect, collecte de données et distribution de l’information, est un outil au service de ce choix politique.  En individualisant les comportements à la fois dans les pratiques scolaires et dans la production matérielle et intellectuelle, elle met à la marge la vie collective et la construction des savoirs communs pour instituer un seule connaissance, celle qui est détenue par les entrepreneurs de cette technologie et les décideurs qui la promeuvent.

Le citoyen qui a vécu ce temps de retrait de la vie collective sous la double contrainte de la peur d’une épidémie et d’une situation d’urgence sanitaire doit dépasser les comportements imposés par l’isolement. Cet isolement a rompu toute vie collective en la remplaçant par des échanges d’informations modélisés par une technologie. Pour dépasser ces comportements induits par l’épidémie et sa gestion gouvernementale, le citoyen doit faire l’effort de retrouver  des comportements d’altérité et de vie collective à la fois dans les espaces privés, publics et de production.

Le retour à ces comportements est une nécessité pour que la démocratie puisse se développer par la reconnaissance de l’égalité des citoyens  et de leur autonomie, par la pratique des échanges collectifs nécessaires pour que s’expriment les controverses, par le reconnaissance du droit au travail pour tous basée sur une qualification.

La réaction de cet ainé qui vécut plusieurs états dits d’urgence peut-elle être utile?

Il ne suffit pas d’être sage

Avec le jardinage.

Par modestie, faire le ménage,

Questionner couvre-feu et radotages,

Ne font que rage.

Ne plus supporter les dérapages,

Reconnaître les escamotages.

Refuser de devenir otage,

C’est le début de la Résistance

Professeur Alain Jeannel                                                                                      Mai 2021

JUIN/JUILLET 2021

« La Convention Citoyenne pour la climat : Une sacré expérience démocratique ! » par Jean-Claude MASSON

Jean-Claude MASSON

La Convention Citoyenne pour le Climat est à examiner comme faisant partie des prémices de ce que pourrait être une démocratie participative et pas seulement sous le seul angle d’une énième promesse non tenue. C’est ce que je vais essayer d’argumenter.

Dans un article de Marianne publié le 08/12/2020, le journaliste Sébastien Grob parle du risque de divorce entre les membres de la Convention Citoyenne pour le Climat (CCC). « Depuis des mois, le chef de l’État et le gouvernement multiplient les « jokers » pour s’éloigner des propositions citoyennes. Au risque d’un divorce entre les deux parties ? » et d’évoquer des sujets qui fâchent : la 5G, les aéroports, les billets de train, les véhicules lourds.

Le Président Macron n’est pas le premier à ne pas tenir ses engagements.

Oublier la convention citoyenne sur le climat et la mettre dans un tiroir c’est répéter la suite donnée par le congrès de 2007 au référendum de 2005.

Dans les deux cas la parole du peuple n’a pas été et n’est toujours pas entendue.

Cependant la pertinence des 149 propositions élaborées par les 150 citoyens d’une part, mais aussi, et peut être surtout, son organisation méritent l’attention des composantes progressistes du spectre politique français. Suggestion que valide sa transposition à minima (et encore) par les actuels locataires de l’Elysée et de Matignon.

La CCC s’est tenue entre octobre 2019 et juin 2020.

Pour arrêter le mouvement des gilets jaunes, le « grand débat » fut lancé par le Pdt Macron, puis un « vrai débat » fut organisé par les gilets jaunes.

Les prémices de la convention sont à chercher dans cette riposte populaire que fut le « vrai débat » et la qualité du travail qui y fut réalisé.

Par exemple Diego Chauvet dans un article de l’huma du 14 mars 2019 écrit :  « En France, nombre d’observateurs ont noté qu’un thème particulier a émergé dans les préoccupations : la santé et l’accès aux soins. Ce thème ne figure pourtant pas parmi les thématiques retenues dans le grand débat. Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a été obligé de le reconnaître fin février. La difficulté d’accès aux soins sur certains territoires renforce le sentiment de relégation et de déclassement d’un nombre croissant de citoyens. »

Le Président Macron décida cette convention pour reprendre la main mais aussi, et ce n’est pas accessoire, pour court-circuiter les « corps constitués » dont le Conseil Économique Social Environnemental.

Pour calmer le jeu, il faut donner du grain à moudre disait un ancien secrétaire de Force Ouvrière.

Ce qu’il fit en s’engageant « à ce que ces propositions législatives et réglementaires soient soumises “sans filtre” soit à référendum, soit au vote du parlement, soit à application réglementaire directe. »

Ce premier point est à la fois une promesse, laquelle n’engage que ceux qui y croit ( le congrès Versaillais de 2007 répudiant le référendum de 2005 est l’acmé de ces mensonges d’état), mais aussi une nécessité.

En effet : pourquoi les membres de la CCC travailleraient ils avec ardeur sans cet engagement ?

Ce qu’il fit encore en proposant un objectif clair, difficilement contestable car intégrant la justice sociale : « la CCCa pour mandat de définir une série de mesures permettant d’atteindre une baisse d’au moins 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 (par rapport à 1990) dans un esprit de justice sociale. »

Ce qu’il fit en proposant une représentativité sociale tout aussi difficilement contestable : « elle réunit cent cinquante personnes, toutes tirées au sort ; elle illustre la diversité de la société française. »

Enfin « il est demandé aux citoyens de s’informer, de débattre et de préparer des projets de loi sur l’ensemble des questions relatives aux moyens de lutter contre le changement climatique. Les séances plénières sont retransmises sur le site de la CCC. »

Ce point est très important. Les citoyens eurent plusieurs jours de formation intensive sur un sujet que nombre d’entre eux découvraient. Ils purent, à leur initiative , s’informer en rencontrant divers experts, associations …

Ce fut un véritable effort d’éducation, qualifiable de populaire eu égard à la diversité des membres de la CCC.

Un point sur lequel je souhaite insister est le tirage au sort des 150 membres ainsi que les critères de sélection qui furent retenus pour représenter la diversité sociale. Bien que la lecture en soit désagréable dans le cadre d’une simple lettre, j’ai jugé important de fournir quelques chiffres.[…]

L’Article complet est disponible à cette adresse, vous pouvez le télécharger :

convention citoyenne climat copie_1

Jean-Claude MASSON ancien directeur régional opérationnel sud ouest et ancien directeur de la stratégie financière et de la prospective de la caisse centrale des activités sociales des industries électriques et gazières

Site officiel de la Convention Citoyenne pour le Climat

https://www.conventioncitoyennepourleclimat.fr

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MAI/JUIN 2021

« Amnistie pour Sergio THORNAGI, Cesare BATTISTI,…. » par Dominique BELOUGNE, Mai 2021

Un ami de l’extrême Gauche Italienne des années 70 en Italie, nul n’est parfait, Sergio THORNAGI, 63 ans, bien connu des militants d’ATTAC33 et des Forums Sociaux Girondins que nous avons animés durant quelques années, vivant en France depuis 40 ans, vient d’être arrêté la semaine dernière par la police française avec six autres personnes ayant participé dans « les années de plomb » des années 70-80 en Italie au mouvement des Brigades Rouges, Lutta Continua, ou aux noyaux armés contre le pouvoir territorial. La justice devra prochainement se prononcer sur les procédures d’extradition présentées par Rome. Trois autres militants ont pris la fuite. Les faits reprochés sont graves mais Sergio comme Cesare BATTISTI, que nous avions accueilli à Bordeaux pour échanger sur cette période de l’histoire en Italie et sur l’engagement de l’écrivain, ont toujours nié les crimes de sang dont ils sont accusés. Ils sont toujours condamnés par contumace à perpétuité dans leur pays. Concernant Battisti arrété en Bolivie, il a toujours clamé son innocence, jusqu’à son incarcération en 2019 ( sans perspective de libération), à ORISTANO en Sardaigne*. Jusqu’alors la « doctrine Mitterrand » avait évité les extraditions en l’absence de dossiers fondés communiqués à la France sur les actes commis réellement par les accusés. Contrairement aux demandes de la Cour Européenne des droits de l’homme, les condamnés par contumace n’ont pas le droit, en Italie, à un nouveau procès. Certaines voix en Italie réclament désormais l’amnistie pour solder « les années de plomb ». Sans rien justifier, mais pour comprendre cette période, quarante ans après, la situation politique en Italie est totalement différente. Une partie de l’extrême gauche fit le choix de la lutte armée dans les années 1970, où la contestation sociale était forte, mais la situation politique bloquée, avec une Démocratie Chrétienne  indéboulonnable et un PCI interdit par les Etats-Unis d’entrer au gouvernement. De plus une partie de l’appareil d’Etat se compromettait avec un terrorisme noir néo-faciste, bien plus meurtrier, avec des attentats qui firent des dizaines de morts. Malgré la soumission politicienne de Macron à Salvini & co, la justice française s’honorera de respecter la « doctrine Mitterrand » et par là d’œuvrer pour l’amnistie…. Un premier pas a été fait, puisque 7 personnes sur les huit incarcérées ont été relâchées… Le combat continue !

Sergio THORNAGI Photo AFP/Jean-Pierre Muller 

*Cesare BATTISTI
Casa di reclusione Salvatore Soro

Su Pedriaxiu Massama

01970 ORISTANO Sardaigne Italie

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MARS/AVRIL 2021

« Doute, panique et suspicion », 1ère partie(Hier),

par Alain jeannel, Professeur Emèrite de Sciences de l’Education

Il existe des mots des expressions, des doutes mortifères qui, à des années de distance, viennent questionner l’époque où ils furent déjà prononcés : couvre-feu, autorisation de circuler, danger, confinement…. Ces mots renvoient à des situations précises, des vécus. Et il y a aussi des formules qui ressurgissent : un régime autoritaire dans les situations de crise n’est-il pas préférable à la démocratie ? Ne faut-il faire des catégories dans la population pour en protéger une ?….

Autant d’interrogations qui montrent un désarroi qui provoque une angoisse psychologique créée par des injonctions contradictoires. Un doute psychologique s’installe à la fois à l’égard des acteurs qui détiennent le pouvoir mais aussi à propos des actions à conduire individuellement ou collectivement. En se développant, il fait émerger des affirmations dont l’origine est l’absence de connaissances et de temps de réflexion : absence des connaissances  qui donnent un sens à la situation vécue et impossibilité d’un temps de pause pour analyser la situation. Il se distingue du doute philosophique et scientifique basée sur des réflexions cognitives qui résultent de l’acquisition de connaissances et qui nécessitent le temps de vérifier les fondements de ce savoir.

Le doute psychologique est un état d’urgence, le doute philosophique et scientifique est le temps réflexif nécessaire à la compréhension des propositions spirituelles, philosophiques, politiques et scientifiques et à leur mise en débat.

Que se passe-t-il quand la population doute et subit les conséquences des décisions du pouvoir ?

L’article « La Fabrique du doute » met en perspective les enjeux, ignorés par la population, qui opposèrent des experts militaires et des idéologues politiques au cours de « la drôle de guerre » 1939-1940.

Il est possible, en refaisant une lecture des textes des historiens et de la littérature, de construire une interprétation qui échappa à une population jetée sur les routes de l’exode puis sur celle du retour dans un paysage le plus souvent dévasté. Cette population crut à une armistice avec un Régime contesté par le plus grand nombre, le régime nazi, elle accepta dans un premier temps la collaboration avec les vainqueurs avant de progressivement entrer en Résistance contre le Régime nazie. Elle ignorait les enjeux portés par les dirigeants reconnus comme élite, qui avaient conduit à la soumission aux occupants.

En 1939, l’historien Marc Ferro évoque deux postures distinctes: « Pour les uns l’ennemi principal, c’est l’Allemagne nazie et son allié  le Fascisme Italien ; pour les autres, c’est  l’Union Soviétique et son allié intérieur le Parti communiste   ».

 A cette époque, Philippe Pétain, Maréchal emblème de la victoire de 1918, livrait le fond de sa pensée à Baudouin (banquier, homme politique), secrétaire du Comité de guerre : « Je suis partisan de ne plus soutenir la lutte à outrance « contre l’occupant »… ».

Après être rentré au gouvernement le 17 mai 1940, il devint président du Conseil en remplacement de Paul Raynaud  le 16 juin : un armistice avec l’envahisseur devint le but à atteindre.

Comment dans le secret des cabinets fut prise la décision d’abandonner comme ennemi principal « l’Allemagne nazie » pour se concentrer sur « l’Union Soviétique et son allié intérieur le Parti communiste» ?

Le 10 juin 1940, le gouvernement italien de Mussolini déclare la guerre à la France et à l’Angleterre, Malgré la déclaration de guerre de l’Italie, malgré la volonté de contre-offensive souhaitée par le Général Gamelin, Philippe Pétain qui avait toujours été sensible à « la carte italienne » décida un rapprochement avec l’Italie suivi de contacts avec Hitler conclure un armistice entre le Gouvernement français et Hitler.

La prise du pouvoir par les tenants de cet armistice avec le 3ème Reich concrétisée le 22 juin 1940 entraina la disparition de la troisième république remplacée par la constitution de l’Etat Français le 11 juillet 1940 dont les conséquences multiples et tragiques sont aujourd’hui reconnues.

Qu’en percevait la population française après 8 mois d’ordres et contre ordres qui jetèrent des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants sur les routes de l’exode puis sur les routes du retour pour trouver leurs hameaux, villages, villes en partie détruites ? Cette population avait-elle accès aux débats des experts militaires et politiques qui provoquèrent une telle déroute militaire concrétisée par 1.840.000 prisonniers français  sans compter les tués en combattant (difficiles à établir environ 3.000 selon Michael Bourlet, historien) et les victimes civils ?

Si elle subissait les angoisses du doute confrontée à l’incertitude des décisions à prendre ainsi que les militaires de terrain, elle n’avait aucune possibilité de connaître les motifs du choix de l’armistice en dehors des discours officiels qui occultaient les processus de la décision dont un des choix politiques avait été énoncé dans le secret des cabinets par Philippe Pétain: l’idéologie politique choisie était exprimé par Philippe Pétain  à propos du Président du Conseil Edouard Daladier dont il était le successeur : « C’est le grand coupable, c’est celui qui a créé le Front populaire. » 

Le choix était clair, celui de s’opposer à toute tentative du retour de l’union qui créa le Front Populaire en 1936. Une fois cette question résolue, et la population soumise à une occupation par une armée et une police étrangère et parfois collaborationniste, le champ était libre pour que les projets d’une organisation économique soutenue par une idéologie politique progressent. Le « Colloque  Walter Lippmann » à Paris en 1938 représentait un renouveau du libéralisme dans la vie politique et les pratiques étatiques connu aujourd’hui avec l’expression « néo libéralisme.   Au côté du journaliste, écrivain, homme politique américain Walter Lippmann, le professeur de philosophie Jean Rougier ouvrit cette manifestation. Par la suite, Jean Rougier fit partie des proches du Philippe Pétain dans le gouvernement de Vichy, tenta d’accréditer la thèse de son double jeu, collaboration et résistance, et garda des contacts avec l’Angleterre proche de cette option du libéralisme. Un autre acteur lié à Walter Lippmann était Jean Monnet. Jean Monnet banquier français établi aux USA qui avait une grande expérience des relations à établir entre les Etats, y compris la Chine, et les banques. Après la défaite du 3ème Reich, Il participa avec Walter Lippmann à l’élaboration et la mise en place du Plan Marshall. Par la suite, les projets de cette nouvelle conception de l’économie permirent de créer des communautés économiques en Europe d’abord pour le Charbon et l’acier, CECA, puis pour l’ensemble de l’Europe, avec la Communauté économique Européenne, traité de Rome dont Jean Monnet, commissaire au plan, fut un des acteurs principaux.

La population embarquée, comme le décrit Jean Fourastié dans « Les trente glorieuses », ne comprit point le système économique et politique dans lequel il était entré sans avoir les connaissances nécessaires pour se poser des questions telles que : l’hôpital public et l’Education Nationale doivent être gérés avec des normes proches de celles des entreprises privées basées sur les performances financières, bases d’un système économique ?

Ce décalage entre les projets des élites au pouvoir et la population est décrit et analysé par la linguiste et écrivaine Sandra Lucbert dans « Personne ne sort les fusils ».

La question posée par ces relectures de moment de crises met en évidence l’importance d’une égalité de tous et toutes dans l’accès à la connaissance et du temps nécessaire à leurs acquisitions non simplement par la lecture des historiens, mais aussi par celle de oeuvres culturelles, littérature, Théâtre, production audiovisuelle. La lecture de  «  Le monde réel »  de Louis Aragon donne chair et vie aux connaissances acquises avec les historiens de même que celle de Robert Merle «Week-end À Zuydcoote » et son adaptation cinématographique. Mais cela n’est pas suffisant s’il n’existe pas le temps de prendre une pause que développe Barbara Stiegler avec le terme générique « stase » et celui d’échanges verbaux,  collectifs et présentiels.

Et puisque la scolarité commence à 3 ans ne serait-il pas nécessaire de débuter cette longue scolarité par des temps  d’accueil des uns et des autres qui se prolongeront tout au long de la scolarité comme le proposent les articles et la conférence sur « la Langue » proposée par Espaces Marx Bordeaux https://youtu.be/pgfmC5ezJX4

Et puisqu’il faut envisager la rupture entre une élite qui s’est désignée pour exercer le pouvoir et une population qui crée les conditions de la vie collective et individuelle, ne serait-il pas temps de prendre conscience que partage du savoir et collectivité apportent plus à l’humanité que performance et individualité ?

Alain Jeannel, Mars 2021, la suite en Avril ou mai sur la situation actuelle….

Les citations à propos de Philippe Pétain sont extraites de Marc Ferro, Pétain, hachette, 1987

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Février 2021

« THÉÂTRE : quel avenir préparer pendant la crise sanitaire ? », Michel ALLEMANDOU, Metteur en scène de Théâtre,

Dans les années 20, Karl Valentin, avec le mordant de son habituelle ironie, suggérait de rendre le théâtre obligatoire afin de favoriser le retour du public vers les salles de spectacle. Pourquoi ce qui avait marché pour l’École ne fonctionnerait-il pas pour le théâtre ?

Nos autorités sont décidément bien insensibles à l’humour du comique munichois puisqu’elles ont décrété, depuis de longs mois, l’interdiction d’accéder aux théâtres !

Certes, chacun mesure que la vision que l’on peut en avoir de notre monde, ont été bouleversés par l’apparition de la Covid-19 depuis plus d’un an ; la maladie ne cesse de nous devancer et d’exiger de multiples adaptations individuelles et collectives. Conscients du caractère critique de la situation sanitaire, les théâtres, lors de la première vague française de la pandémie, avaient su établir et mettre en œuvre des protocoles sanitaires parmi les plus stricts qui ont soient ; ils avaient été acceptés par les publics qui étaient ainsi parvenus, sans prendre de risque sanitaire, à maintenir leur lien avec un art et un divertissement auxquels ils sont attachés.

Personne ne peut donc comprendre, le sort particulier réservé aujourd’hui aux théâtres et plus largement aux lieux de culture ; ils restent fermés pour motif sanitaire alors que lieux de culte, établissements scolaires, espaces de distribution de produits culturels,… restent simultanément ouverts et sans aucune limitation véritable du nombre de personnes présentes. Peut-être s’agit-il de tenter de définir de façon nouvelle la notion  d’«exception culturelle » ! 

En tous les cas, il y a urgence  à s’interroger sur le sens de la décision qui a été prise et de rechercher la Règle nouvelle qui se cacherait derrière cette Exception.

Gestes et discours

Indéniablement le gouvernement a pris au cours des derniers mois des mesures économiques en direction du secteur théâtral : année blanche, autorisation des répétitions, résidences, encouragement au report des représentations, dédommagement au titre du chômage partiel. Ne soyons pas égoïstes : ce n’est pas rien par rapport à d’autres domaines d’activité qui sont, d’ores et déjà, touchés par une misère extrême.

Pourtant comment dissimuler que derrière la mise en œuvre du fameux «quoi qu’il en coûte» et l’autocélébration permanente « de l’action formidable du gouvernement », la fermeture jusqu’à une date indéfinie de tous les théâtres constitue un désastre humain, social et artistique dont le Ministère de la culture et le gouvernement face à l’épreuve des faits ne semblent pas prendre la juste mesure.

Au plan humain tout d’abord, imagine-t-on vraiment la souffrance, la solitude et l’humiliation des artistes contraints à un cruel « stop and go » permanent : on les invite à répéter dans la perspective d’une réouverture des théâtres, ils se mettent au travail dans celle de la représentation et au dernier moment terrassée par la Covid-19, la France est confinée, le couvre-feu instauré, les théâtres à nouveau à l’arrêt… C’est un présent bien mortifère qu’ils vivent. Le cœur toujours optimiste, ils n’hésitent pas à «enfourcher le tigre» en imaginant dans l’urgence des projets novateurs en vidéo, alors qu’expérience et raison leur ont appris que le théâtre était l’art privilégié de la rencontre physique avec cet être vivant qu’est le public.

Au plan social ensuite, on constate que le système d’aides de crise mis en place est profondément inégalitaire : dans le cadre du plan de relance de la culture de septembre 2020, l’ensemble des compagnies «non conventionnées» (qui emploient la majorité de ceux qui œuvrent dans le spectacle vivant) n’ont eu pour tout soutien que dix millions d’euros à se partager avec les lieux du théâtre privé, une somme à comparer aux plusieurs centaines de millions consacrés aux institutions qui «font rayonner la France». Les observateurs l’ont noté, relances et soutiens sont concentrés sur les « premiers de cordée». Les plus faibles, les plus fragiles, ont continué à se fragiliser et à s’affaiblir. Cette politique qui accorde une prime à la notabilité n’est en fait que l’aggravation de celle qui se mène depuis plusieurs années déjà. L’immense majorité des compagnies a vu au fil des semaines, leurs possibilités de jouer et de montrer leur travail se réduire. Les mesures décidées ne concourent pas à préparer la reprise ; celle-ci se présente comme un épouvantable casse-tête pour les théâtres et n’offre pour beaucoup, du fait de l’empilement des reports, aucune perspective réelle de création et de diffusion future.

Enfin comment ne pas évoquer le sort particulièrement désastreux réservé au théâtre amateur qui dépend très souvent pour se développer des salles mises à disposition des associations par les collectivités et qui sont, elles-aussi fermées pour motif sanitaire. « Tout art mérite que l’on s’exerce » écrivait Heiner Müller et toute pratique est désormais prohibée. On en parle peu et c’est pourtant très révélateur de la place qu’accordent nos gouvernants au théâtre au sein de la Cité.

La crise sanitaire comme élément de régulation d’un système dont certains ne voudraient plus ?

La politique de soutien actuelle ne corrige pas la mise en concurrence de tous, la baisse continue de moyens de certains et le subventionnement toujours accru des autres. On peut se demander si elle n’est pas au service de la «rationalisation» d’un secteur qui aurait connu aux yeux de certains, une expansion excessive (discours connu : «trop de propositions, trop d’artistes»,…). Autre effet pervers,  elle accentue la relation de dépendance vis-à-vis des tutelles ou des lieux d’accueil des compagnies qui au demeurant eux-aussi n’en peuvent plus.

La pandémie au lieu de permettre d’imaginer a minima le monde d’après, ne servirait-elle pas de levier pour aggraver le monde d’avant ? Depuis le mois de mars 2020, des milliers de salariés du spectacle vivant soumis à l’intermittence de l’emploi n’ont pu travailler. Avec ce chômage de masse, c’est aussi l’effondrement des systèmes de solidarité professionnelle et la paupérisation qui menacent. La crise sanitaire aggrave encore une précarité déjà trop présente dans le monde du théâtre et de la culture. On laisse se détricoter les réseaux de solidarité, le droit du travail,  la protection sociale et, chemin faisant, on se débarrasse d’une bonne partie des intermittents dont le régime apparait à certains et depuis bien longtemps, si néfaste à la  «fluidification du marché du travail».

Le monde d’après du théâtre se résumera-t-il finalement à la disparition d’un nombre incalculable d’acteurs, de techniciens, de créateurs, de lieux et de compagnies ?

Avec la fermeture des théâtres la crise sanitaire devient une crise citoyenne

Lorsque le 12 mars  2020 Emmanuel Macron déclarait : « Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour… La santé… notre État-providence ne sont pas des coûts… mais des biens précieux », on regrettait seulement que dans l’enthousiasme du moment, il omette de faire mention de la culture et du théâtre !

Personne n’était dupe ; les choix assumés, stérilisants voire destructeurs qui ont été faits depuis avec la fermeture des théâtres, l’ont confirmé ; ils révèlent une incompréhension de la fonction essentielle du théâtre : né avec la démocratie, il en constitue une des plus éminentes garanties.  Le théâtre n’est pas un bien marchand qui n’entrerait pas dans la catégorie des produits «non essentiels ». Le théâtre n’est pas que divertissement. Il ne peut être réduit à une fonction  de variable d’ajustement à la politique sanitaire.

C’est bien précisément parce que la circulation du virus et de ses «variants» est là, que beaucoup de nos concitoyens meurent, souffrent et sont mortellement effrayés, qu’il faut avoir le courage politique de rouvrir, au plus vite, les théâtres dans le cadre de protocoles sanitaires réalistes et adaptés. Il importe de donner aux artistes une visibilité sur l’avenir et une place dans le futur, de promouvoir un véritable plan de relance du théâtre. Nous avons besoin du théâtre pour comprendre la dimension  des tragédies humaines qui sont en train d’advenir. Il y a urgence à sortir des positions de repli et d’isolement qui altèrent les rapports sociaux et diminuent l’humain dans l’être, voire le dégrade dans son bien-être mental.

Il est indispensable que le théâtre dans une perspective d’éducation populaire puisse à  nouveau remplir son indispensable mission : réunir, raconter, questionner, bouleverser, alléger, réparer,… Le public réclame lui-même à retrouver le chemin des théâtres las d’être empêché de partager, de s’exprimer, de se rencontrer, de s’émouvoir, de s’interroger, de contester aussi…

Ariane Mnouchkine disait, il y a quelques semaines « Quand je vous parle de la société, je vous parle de théâtre ! « . Très immodestement, on serait tenté d’ajouter « Et inversement ! ».

Michel Allemandou, le 10 février 2021

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Janvier 2021

ALORS… ON FAIT AVANCER !  Par Raymond LAGARDERE (Ecocommuniste avant l’heure!)

Extrait de Sous les grands pins – Mon passé, mes espoirs

Complément ajouté dans la réédition de 2011, page 143 et suivantes :

En juillet 2004, j’ai raconté un parcours, au cœur de l’exploitation de résine des pins maritimes de Gascogne. Le but était de mémoriser la lutte des résiniers autant sur le champ social que sur des propositions économiques. Durant des décennies, j’ai assumé des responsabilités premières dans leur organisation CGT, à structure régionale. Depuis 1990, fin programmée, sûrement depuis longtemps, de la production de résine, sa reprise revient cycliquement d’actualité, de source sérieuse, certes, mais limitée.

Dans cette mouvance, mon ami Claude Courau, ancien de la profession, que l’irrégularité des rémunérations avait chassé, et parvenu à la retraite, a cherché et découvert un système pour produire différemment. Ce système, novateur, permet l’écoulement du produit, en vase clos, donc à l’abri de l’air et de l’eau. Incontestablement, le procédé valorise considérablement la qualité de la résine, par rapport aux systèmes antérieurs. Des pays étrangers s’y sont intéressés. Par exemple, la Finlande avait invité Claude à venir présenter sa découverte. Notre presse régionale en avait parlé. Ce projet n’a pas eu de suite. Avec Claude Courau, nous expliquons, devant des auditoires de compositions diverses, que la résine n’est pas un produit obsolète, contrairement à ce qui a été colporté ces dernières dizaines d’années. Globalement, la résine est particulièrement riche par ses composantes. D’innombrables parties sont industriellement recherchées et utilisées. Des spécialistes affirment même qu’elles sont irremplaçables dans plusieurs fabrications. […]

Courte vue

Chaque fois que l’on parle de remettre en route la résine, le public exprime son accord. Il y a tout de même des résistances, des oppositions qui pour le moment s’imposent. Ce sont sûrement et essentiellement les groupes industriels qui ne se soucient que de rentabilité. Le problème c’est que ces « puissants » sont écoutés par les politiques placés aux commandes du pays, et qui ne sont guidés que par le marché. De ces politiques à courte vue, j’en garde le souvenir.

Dans les années de 1965 à 1970, le réseau gascon des chemins de fer économiques a été détruit. C’était un réseau structuré remarquablement, desservant intelligemment le massif forestier. Créé vers 1860 pour l’essentiel et en 1906 pour le tronçon Luxey-Mont-de-Marsan. Tous les produits forestiers allant dans les ports ou les industries transitaient par là. S’y ajoutait le trafic voyageur. Au lieu de moderniser par l’investissement, les politiques et le préfet ont cédé aux pressions, et démoli réseau et personnel. Imagine-t-on aujourd’hui le soulagement routier si ce réseau existait encore, et bien sûr modernisé. Là aussi, ceux qui s’opposèrent, la CGT en particulier, furent qualifiés de passéistes. Dans les mauvais coups, il y a toujours un problème de rentabilité. L’intérêt général, le côté humain, ne comptent pas, ou peu.

 Des propositions

Cela me fait revenir à la résine. Dans le débat, ou les débats en cours, il est, je pense, judicieux et peut-être obligé de jeter en avant des idées toutes simples, pour que se déroule la démarche de réactualisation de cette branche économique. […] Sur cette lancée, ce n’est pas seulement l’activité sur la résine qui est en jeu. Elle ne constitue qu’une petite partie de la question forestière en Aquitaine, et au-delà. Il y a une publicité qui affirme, parlant du cochon, « dans le cochon, tout est bon ». Eh bien, il faut savoir qu’il en est de même dans notre pin maritime. Quand on l’exploite, il ne devrait pratiquement rien rester sur le chantier. Mais à l’image de ce qui se pratique couramment, n’est exploité que ce qui est rentable sur le marché. Ainsi, pour le pin maritime, le principal se passe autour du sciage et de la papeterie. Le reste est soit à l’abandon, ou en difficulté, considéré comme non rentable. Pourtant, grâce aux recherches, on sait depuis des dizaines d’années fabriquer des produits utiles au quotidien.

Finalement, cette façon de gérer est nuisible. Les bois non utilisés, laissés sur les coupes, sont préjudiciables à la bonne santé de la forêt. A ce sujet, les chercheurs pourraient s’exprimer, car la santé forestière est à l’ordre du jour. Par les tempêtes successives, la nature nous le rappelle. Une question survient : les méthodes culturales d’aujourd’hui ne fragilisent-elles pas nos forêts ? Les ravages provoqués par la chenille processionnaire sont extraordinaires, et les scolytes en plus. Certes, les actions de prévention n’ont pas été à la hauteur, avec l’excuse que c’est coûteux. Appel est fait à des interventions de la collectivité nationale, bien qu’il s’agisse majoritairement de propriétés privées. Il ne s’agit pas pourtant de rejeter le soutien public, car la forêt conditionne toute vie possible sur notre planète. Les forêts sont nos poumons.

Une aide sélective serait juste, car pour le moment le plus grand nombre de propriétaires s’interroge. Pour bénéficier des aides, il faut de la surface. Considérant le petit nombre de possédants, 10%, disposant de 60% du massif, on comprend vite qui influence les décisions dans la filière bois. Il faut savoir aussi que la Caisse des dépôts et consignations a créé plusieurs sociétés forestières et que nombre de compagnies d’assurances ont pas mal de surfaces. Sur un siècle, la propriété s’est donc transformée. L’exploitation, avec les progrès mécaniques, a évolué, et les travaux de régénération également. De mon point de vue, on peut se poser la question s’il est judicieux de toujours opter pour l’utilisation d’engins de plus en plus lourds pour les travaux forestiers, cela au titre de la performance. Un matériel plus léger ne serait-il pas davantage approprié, parce que moins agressif pour l’environnement ? […] Dans l’évolution, il faut remarquer la recherche acharnée de réduire le cycle d’exploitation. Toute la recherche est fixée là-dessus. Le pin ce n’est pas du maïs, mais on nous explique qu’il faut rechercher la rentabilité. Cela ne me paraît pas être le bon chemin, notamment pour la qualité des produits. Concernant la qualité, des têtes pensantes ont inventé, il y a peu, le document dit de « certification ». Je ne vois pas encore ce que ça change. A l’évidence, sous nos yeux, tout se transforme.

La génération me précédant, c’étaient les bergers, puis les résiniers, les métayers, les bûcherons et scieurs, maintenant il n’y a plus que des « motorisés ». Avec les métayers et petits propriétaires existaient des îlots agricoles. Il est même sûr que les surfaces cultivées étaient supérieures à celles de maintenant.

Evidemment, on ne va pas revenir à cela. Mais je ne crois pas erroné et injuste de penser que les grandes surfaces agricoles d’aujourd’hui sont agressives pour la vie du massif forestier. A l’époque de leur création, pour s’inscrire intelligemment dans la protection de la forêt contre les incendies, il aurait été mieux d’opter pour des structures de taille familiale et disposées différemment. C’est ce que proposaient à l’époque la Fédération des métayers-gemmeurs CGT et aussi la Caisse de prévoyance des Landes de Gascogne.

Faire ou ne pas faire

Les tempêtes successives font ressurgir une question qui a marqué la vie en Gascogne : faut-il refaire, ou ne pas refaire notre massif forestier ? Ça et là on se bouscule pour le photo-voltaïque, c’est peut-être juteux. Ailleurs, on se demande si on va remettre du pin ou autre chose. Les anciens en ont tenté, des expériences : l’eucalyptus, le bambou, le tabac, la vigne, l’arachide, j’en passe.

C’est le pin maritime qui s’est imposé. Naturellement, dans le chantier de la reconstruction, il ne faut pas faire n’importe quoi. Pour chaque nature de terrain, il faut déterminer quelle essence est la plus adaptée. Nous avons des terres pour pas mal d’essences, les chênes bien sûr, les robiniers, les châtaigniers, les bois blancs, etc.  J’ajoute, baser la recherche exclusivement sur le critère de la rentabilité me semble hasardeux. Sans doute que, par l’obligation d’accélérer la pousse par divers traitements, on peut nuire à la nature et par répercussion aux humains. Un massif forestier tient un rôle extraordinaire dans la vie de la planète, raison majeure pour le respecter et rester sérieux, et notamment proscrire l’utilisation de défoliants.

Une politique forestière novatrice

C’est dire l’importance de proclamer haut et fort que nous avons besoin d’une grande politique forestière, construite pour les humains. J’en viens à poser cette question fondamentale, et je ne suis pas le seul : « La France a-t-elle une politique forestière ? »  Jusqu’à présent, chaque dizaine d’années, le gouvernement en place sollicite un rapport public, et saisit parfois le conseil économique et social. Sous des gouvernements différents, je me souviens des rapports de Jouvenel, Proriol, Bétolaud, Duroure, Bianco. Il y en a eu d’autres. Ceux que je connais avaient un point commun : chacun affirmait que l’on pouvait créer cent mille emplois dans la filière bois. C’est bien le contraire qui se produit. Autrement dit, du discours à la réalité, il y a un océan. Le besoin d’une politique forestière doit être abordé différemment. Il faut opter pour la voie démocratique et sortir des cloisons étanches. En vérité, il s’agit de pratiquer le débat national. Obtenir que tout le monde réfléchisse à ce qui est attendu de l’existence des forêts, de leur rôle dans et pour une société organisée. C’est une vaste ambition. Il faut la tenter puisque tous et chacun sommes concernés. On sait par avance que les idées ne manquent pas. Evidemment, il existe des antagonismes partant de situations sociales différentes et en opposition. Il faut faire accepter le débat démocratique justement parce que les intérêts en jeu ne sont pas identiques. Tout le monde sait que le propriétaire forestier attend des revenus, que l’industriel veut des matières premières à moindre coût, que le travailleur veut recevoir de quoi vivre décemment, que le chasseur veut pouvoir traquer son gibier sans difficultés, que le chercheur de champignons veut se rendre là où ils poussent, que le randonneur tient à circuler à son aise. Mais tous ont besoin de la forêt pour vivre, respirer. C’est donc bien à l’écoute de tous et par des échanges que pourra se construire notre politique forestière novatrice. Le résultat, obtenu avec les intéressés, ne sera pas arbitraire mais simplement démocratique.

Parvenu au terme de ce complément, estimé nécessaire au récit publié en 2004 et faisant l’objet de cette réédition, je me dois d’écrire que j’ai pensé laisser tomber le chantier en janvier 2010 lors du décès de mon épouse, après soixante et une années de parcours commun. Mais, dans ma tête, je revoyais cette foule de gens accompagnant ma défunte et la famille. La foule des grands convois funèbres pour un village comme le mien. Toutes les familles représentées, et d’autres en dehors de nos murs. Je revoyais les syndicalistes de la CGT, les politiques, les mutualistes, les structures forestières, les élus, venir nous témoigner leur sympathie solidaire. Dans nos activités, nous nous étions côtoyés ou affrontés et nous avions souvent lutté ensemble. Ce regard porté sur un pareil événement m’a réveillé dans ma peine, et incité à reprendre la réflexion et le stylo. Alors, je me suis remis à la mémoire et à tracer des perspectives qui, de mon point de vue, sont indispensables et à la portée des gens si peu qu’ils s’en occupent. La richesse existe, mais outrageusement accaparée par une caste. Pour tous les autres, restent les miettes, la précarité et les soucis de toute nature. M’inspirant du vécu et des pas en avant franchis par la lutte, je crois raisonnablement que l’on peut, que l’on doit, construire une société nouvelle digne d’un pays comme la France, riche de son histoire.

Naturellement, ce chemin appelle, exige que les citoyennes, les citoyens décident, comme l’on dit « de mettre la main à la pâte ».

Raymond LAGARDERE. Avril 2011.

Décembre 2020